LE MONDE / DIMANCHE 14 – LUNDI 15 SEPTEMBRE 2003 / 23

Culture portrait

Jean-Christophe Bouvet, aux extrêmes

Le comédien est à l’affiche de « Saltimbank », de son ami Jean-Claude Biette, mort il y a peu. Figure d’un cinéma exigeant, il a acquis une popularité récente à travers la série des « Taxi ».

« il ne faut jamais jouer avec des enfants, des animaux et Jean-Christophe Bouvet si vous ne voulez pas vous faire piquer la vedette. » Il s’amuse à répéter cette phrase d’un de ses amis comédiens. Jean-Christophe Bouvet est chez lui, dans la salle à manger d’un appartement du 9e arrondissement de Paris.

Au mur, il y a les affiches des sept longs-métrages réalisés par Jean-Claude Biette, l’ami disparu il y a quelques mois et dont le dernier film, Saltimbank, sort cette semaine.

« Je suis né à Paris, mais j’ai été conçu à Nice. A 500 mètres du Negresco », précise-t-il, hilare. Le désir de faire l’acteur lui vient dès l’âge de 5 ans, quand il voit, à la télévision, descendre d’un avion une jeune femme accueillie par des photographes et des enfants portant des bouquets. « J’ai demandé ce que faisait cette dame. On m’a dit que c’était une comédienne, et j’ai décidé que c’était ce que je ferais plus tard. »

La découverte des films de la nouvelle vague alors qu’il est adolescent joue un rôle non moins déterminant dans ce désir. Jean-Christophe Bouvet suit des études de linguistique à Vincennes, au cœur de l’ébul- lition intellectuelle post-soixante-huitarde. « A 17 ans, je rencontre André Téchiné et je travaille comme assistant sur son premier long-métrage, Paulina s’en va. Il me présent toute une bande : Paul Vecchiali, Jean-Claude Biette, Jean-Claude Guiguet. Je passe devant la caméra dans le film d’un copain, Jacques Scandelari, qui adapte La Philosophie dans le boudoir. C’est la grande période des pornos intellos et aussi des réflexions sur la sexualité. »

L’acteur côtoie Michel Foucault, qui travaille alors à son histoire de la sexualité. En 1974, il tient un des rôles principaux dans Change pas de main, de Paul Vecchiali, pas- sionnante et éphémère tentative de s’emparer avec intelligence des contraintes du cinéma pornographique. Lorsque Christian Ranucci, accusé du meurtre d’une jeune fille, est guillotiné, il demande à Paul Vecchiali de faire un film sur la peine de mort.
Ce sera La Machine. Jean-Christophe Bouvet y incarne l’assassin d’une adolescente et rédige lui-même un texte que son personnage prononce lors de son procès – un discours scandaleux, qui met l’accent sur la peur des adultes face à la sexualité des enfants et la transformation de cette peur en pulsion de mort.

Dans la bande de critiques passés à la réalisation qui entoure Vecchiali, il y a Jean-Claude Biette. Celui-ci réalise son premier long-métrage en 1977, Le Théâtre des matières, avec Jean-Christophe Bouvet, suivi de Loin de Manhattan en1982, où l’acteur tient le rôle principal. Il y aura ensuite Le Complexe de Toulon en1996, et enfin Saltimbank.

Jean-Christophe Bouvet évoque alors une longue histoire d’amitié. « C’était comme un frère. Il venait dîner une fois par semaine à la maison. Jean-Claude s’intéressait à des gens extrêmement différents. Il était passionné par le langage et le plaisir des mots. Le personnage que j’incarne dans ses films représente une partie de ce qu’est ma vie. Je vis une semaine par mois dans des conditions très luxueuses parce que j’ai un ami qui s’occupe de l’organisation d’événements chics, deux semaines comme un petit bourgeois et une semaine comme un fauché. C’est le côté fauché qui a intéressé Jean-Claude. Même dans Saltimbank, où je joue un banquier, mais un banquier ruiné. »

Parallèlement à cette carrière de comédien, Jean-Christophe Bouvet est assistant-réalisateur. C’est Claude Chabrol, avec qui il travaillera deux ans, qui lui laisse le souvenir le plus chaleureux. Cyril Collard le présente à Pialat, qui cherche quelqu’un pour incarner le diable dans Sous le Soleil de Satan. La rencontre du maquignon et de l’abbé Donissan, formidable face-à-face avec Gérard Depardieu, devient une scène incandescente, inoubliable. Le tournage, pourtant, est pénible : Bouvet est régulièrement en proie aux insultes, aux sarcasmes, aux brimades de Pialat et de Depardieu. « Ça a été un cauchemar. Le livre de Pascal Mérigeau consacré au cinéaste en parle bien. Le film est sublime, mais j’ai mis dix ans à pouvoir le voir. »

Dans Les Passagers, de Jean-Claude Guiguet, il fait une apparition inoubliable, le temps d’un monologue, écrit par lui, qui développe une théorie inattendue, celle de la trisexualité. « Il n’y a pas d’homosexualité. Il n’y a pas d’hétérosexualité. Il n’y a que des femmes pédés et des hommes lesbiennes. »

DES AUTOFICTIONS COMIQUES

Le compagnonnage avec les Nuls, dans La Cité de la peur, en 1994, inaugure une autre carrière, plus commerciale, qui culmine avec le rôle du général Bertineau dans Taxi 2 et Taxi 3, personnage de militaire à la retraite dans une tradition qui évoque Noël Roquevert. « Cette notoriété a tout changé et a beaucoup amusé mes amis. Je signe des autographes, je suis reconnu dans la rue. Les gamins récitent par cœur mes dialogues. »
Jean-Christophe Bouvet a réalisé par ailleurs des courts-métrages, et notamment la série des aventures de Jacques Toumoy dans les années 1980 (En veux-tu, en voilà ; En voilà deux ; Et de trois), autofictions comiques sur un personnage urbain en proie à diverses angoisses souvent liées à la sexualité. « C’est un peu la même thématique que celle de Woody Allen, mais c’est en réaction contre son cinéma, que je n’aime pas beaucoup. » Depuis, il y a eu Les Dents de ma mère, La Verve de mon père et Mon QI. Une rétrospective est prévue au Centre Pompidou en 2004. « J’aimerais faire un long-métrage intitulé Peter Bang. Ce serait une manière de revisiter Peter Pan et surtout de s’intéresser à l’auteur du livre, James M. Barrie, qui s’identifiait au Capitaine Crochet. »

S’il s’intéresse à l’orphelin qui volette au- dessus de Hyde Park, c’est que Jean-Christophe Bouvet est fasciné par l’Angleterre, où il a vécu. « J’ai découvert Londres à l’âge de 17 ans. Il y avait ce désir, propre au véritable Parisien, de confronter Paris non pas à la province, mais à d’autres grandes villes étrangères. Londres est une ville d’artistes, Paris une ville d’intellectuels. J’aime les deux. » Il vient de terminer le tournage de Notre musique à Sarajevo, le nouveau film de Jean-Luc Godard. « Il m’a un jour appelé pour me demander si je voulais jouer dans son film. Pour moi à qui, adolescent, A bout de souffle a donné envie de faire du cinéma, ce fut inespéré. Il y a des gens qui m’ont terrifié, mais personne, à part Godard, ne m’a véritablement impressionné. »

Jean-François Rauger
———————————————————————-
Biographie
1947 : Naissance à Paris.
1977 : « La Machine », de Paul Vecchiali.
1987 : « Sous le soleil de Satan », de Maurice Pialat.
2000 : Triomphe commercial de « Taxi 2 ».
2003 : Sortie de « Saltimbank », de Jean-Claude Biette.
• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 14.09.03
http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3246–333874-,00.html